Abandon

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Ses joues arrondies forment une lune sur son visage vieillissant. Je le regarde sans un mot, il est fébrile, il tremble presque. Tous les deux nous croisons les yeux de l’autre, ils se remplissent de larmes. Il dit qu’il n’est pas en colère, et je le crois, mais je ne peux m’empêcher de penser que dans quelques jours, ce sera autrement. Sur l’instant, une rupture est vive et encore chaude, elle nous glace presque tout en mettant notre monde en feu. Ses joues rougissent, à force de pleurer j’ai crainte qu’il ne se noie.
Moi grande pleureuse de toujours, j’ai décidé de ne pas m’oublier aux dramatiques théâtres. Je retiens les larmes qui piquent mes paupières, elles débordent et déjà mes lèvres sont trempées. La langue goutte, c’est toujours salé…
Il dit qu’il ne veut pas, c’est une déchirure. Se quitter c’est comme mourir. Je dis que la séparation est une illusion et que tout sera différent ensuite, il comprendra, que ce n’était plus possible et qu’il le sait.
« Je sais… » me dit-il.
Enveloppé d’un sweat violet que je lui avait offert à son dernier anniversaire, il semble un enfant. La capuche traînant derrière sa nuque, ses bras qui tombent dans des manches lâches. Le torse ne se distingue pas. Je l’observe. Je me dis que là, à cet instant précis, il est très beau. Il me bouleverse. Si je ne détourne pas mes yeux je vais sombrer, je vais m’effondrer à ses pieds sans un souffle, là grisante et frémissante. Je dois cesser ce moment, toutes ces émotions nous perdent. Je songe « On dirait une peinture impressionniste », c’est de la guimauve pale et collante. Lui et moi, des gros bonbons fondus prêts à nous coller aux dents. Je suis un marshmallow bourré de colorants artificiels. Lui, un ourson entouré de chocolat au lait, qui croque un tout petit peu puis fond sous le palais.
Il faut dormir, il semble fatigué.
Il dit : « Tu dors dans le salon ? ».
J’acquiesce d’un geste. Je prendrai les couvertures de laine sur le canapé, qu’il ne s’embête pas.
« Ça me gêne » murmure t-il.
« Non je t’assure, il est déjà tard, si il devait faire plus froid ce serait déjà fait. Je serai bien. ».
Je pense aussi que mon sommeil est léger en ce moment. Ce n’est pas que je suis mal, c’est simplement des réminiscences de l’enfance qui surgissent. Une fois allongée, une jambe repliée sur le genoux de l’autre, je me dis que j’ai toujours été ainsi. Petite je voulais que le jour dure encore, et que la nuit s’étende à l’infini. Je ne voulais pas de coupure, pas de fin. « Tu ne voulais pas de rupture« , siffle une petite voix dans l’oreille droite.
Qui dans ce monde apprécie les ruptures? C’est toujours si poignant, si épuisant aussi. Il y en a toujours un qui redoute, qui résiste, le fil est prêt à casser mais ça continue de s’emmêler, de faire des nœuds.
Je me dis que, petite, je craignais de m’abandonner à la nuit profonde et noire. La peur de se perdre, de se laisser aspirer à chaque fois. Surement le crainte de la mort.
Illuminée de ma réflexion, je souris. Personne ne peut voir. Je songe que je suis bien heureuse d’aimer tant la nuit maintenant. Je me dis que, peut être, après la séparation je retrouverai cet abandon aux rêves.
Lui, je l’entends respirer doucement. Quand il dort, il ne pleure plus, il a l’air serein. Je l’écoute et je lui promets en silence qu’une fois éveillé, je ne dirai rien de ce que je vois. J’écouterai encore sa peine et ses regrets, sa tristesse et je jetterai ses mouchoirs. Je ne dirai pas ce que je sais, ce que j’ai aperçu. Je tairai son état de béatitude qui, chaque nuit, le visite et le remplit.

Il ne le sait pas encore, mais il est heureux et il aime la vie. 

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