Colère

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Il parle avec le souffle court, comme si il devait choisir entre les mots ou respirer. Moi je ne peux rien dire, de toute façon, depuis des mois j’ai trop parlé. Il était vraiment en colère ce soir, il dit qu’il regrette, qu’il n’a pas été « comme il fallait ».
« Je ne sais pas », est tout ce que je peux répondre.
Il trouve que trop souvent je n’ai pas d’avis. C’est ainsi… Il avale un peu de plantes réduites en poudre à la petite cuillère pour mieux dormir. Lorsqu’il s’en va, il la laisse là, trônant au milieu de la cuisine, en guise de signature de son passage.
Je me dis que tous, nous cherchons désespérément à laisser des traces de nous. Des tatouages de nos noms sur le monde. Il faut laisser une marque de notre présence, dire que l’on a été important. On aspire à de grandes œuvres, des dédicaces pour des couronnes et des médailles.
Certains laissent une petite cuillère… 
Il a fermé la porte de la chambre, c’est nouveau. Je dialogue avec le bois de la porte et je me surprends à la trouver belle, lisse, « bien taillée ». Je sens sa colère à travers les murs, elle s’élance et pulse si fort qu’il m’est difficile de ne pas serrer la mâchoire à mon tour. Je résiste à ce qui ne m’appartient pas.
La nuit s’empare de la pièce, les ombres gagnent du terrain. La petite lampe tournée vers le plafond grésille et peine à faire assez de lumière. Les objets changent de formes, ils deviennent créatures.
J’ai toujours aimé marcher seule dans une maison le soir, lorsque les portes sont closes et que chacun est à son intimité. C’est comme si c’était au tour des meubles, des tableaux et des couverts de prendre vie. J’avance lentement, pour ne pas faire de bruit. Parfois le sol craque sous mes talons alors je cambre le pas, pointant le pied en danseuse. Je passe devant les miroirs où je me rencontre à chaque fois, différente, absente ou terriblement là. Je sens toujours sa colère qui habite tout l’espace. Elle se répand en nuage gris qui prend l’air, il la remplace. Je m’imagine mettre mon masque à gaz, rampant au sol, tentant de m’enfuir d’un incendie que je ne peux plus taire.

La colère offre un nouveau langage. On la condamne souvent, on la rejette. Elle devient honte, elle devient aigre, elle devient ride sur le front. Pourtant la colère est une langue qui sait se passer de mots. Elle fait des sons, elle vibre, elle s’empare de tout le corps et elle change le ton, fait du visage des masques.
Il a crié, mais très vite il a pleuré. J’ai voulu le consoler, il était tout petit là, ratatiné sur son ventre. Mes bras étaient tout à coup assez longs pour l’envelopper. Je l’ai presque bercé.
Il renifle dans un sanglot, « Je regrette tu sais. ».

Dès que l’on en parle, je pleure, il est en colère. Mais sa colère est avec lui-même, elle n’est pas partagée. Il dit qu’il est vraiment touché, qu’il n’oubliera jamais.
D’une certaine façon je le crois, je sais qu’il est sincère. Sincère dans sa recherche de soi, sincère dans sa culpabilité.
« Je comprends, mais je te parle de douleur. Je te parle de déchirure et tu me demandes si je pourrais dépasser tout ça. ».
La douleur n’est pas le futur, elle se vit dans l’instant. La douleur a cette force de te clouer au sol et de te ramener dans le présent, immédiatement. Je lui parle de l’essence de la douleur, il me parle de ses peurs… 

Moi je pleure cet enfant qui n’est plus là, que je ne connais que dans la prière et qui ne respire pas. Un enfant qui n’a jamais goûté l’air, ses poumons n’ont jamais pu s’ouvrir, il n’a meme pas de nom. De vagues bribes de rêves que l’on dépose sur un brouillon d’enfant. On ne sait pas le sexe, on ne sait même pas la couleur des yeux.
« Je suis sûre que c’était une fille ». 
Il ne sait pas quoi répondre, il est toujours attaché à sa guerre intérieure. J’ai cru qu’il était devenu père, mais il cherche encore le sien.

Le nuage de colère commence à se dissiper un peu. C’est sur, il dort. Dans le salon, la lune vient se lover, je m’installe dans ses blanches traces. Une main sur la poitrine j’essaie de calmer la respiration. Je me dis que la plus belle des musiques est celle du corps. On s’obstine à vouloir créer toujours plus, et on oublie d’écouter.
Seule en moi-même, il n’y a plus que moi maintenant. Les vagues d’humeurs de femmes s’éloignent, chaque jour un peu plus. Je suis en chute libre hormonale.
Je suis en chute libre et il n’y a personne en bas. Ni enfant, ni amour. J’ai les bras grands ouverts prêts à battre le sol comme un oiseau tombé du nid.
On devient parent mais c’est nous qui tremblons de peur, on perd nos repères, on voudrait trouver les mots mais il ne reste que la colère, et les pleurs.

Je regarde la lune en croissant, tel un sourcil à la nuit, et j’imagine mon enfant jouer à se balancer, en noir et blanc.

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