Violence

*

La violence a arraché mon coeur.
Il est des violences qui ne se rencontrent qu’après coup, lorsque l’esprit est au repos, le corps apaisé. Il est des violences qui nous font perdre la mémoire, oublier les sens, remettre à plus tard.
Il y a des violences que l’on peine à admettre, qui nous dépouillent de toute rage possible, de toute colère. Des violences qui s’absentent pour mieux revenir, en déferlante de vagues salées et froides.

Il y a des violences que l’on ne peut juger, tant elles nous submergent et nous anesthésient.
J’ai rencontré tant de violences que je ne peux m’empêcher de les classer. La violence n’est pas seulement un acte ou un éclat soudain, la violence est aussi lente et sourde, amnésique et chronique. La violence peut devenir un état. Un autre nous qui nous assaille et  nous condamne à l’ombre de soi. La violence peut devenir un allié, qui nous stérilise de toute bribe lumineuse de vie. Elle a le don de pétrir l’esprit, terrassant le coeur pour mieux réduire l’ego en miettes.
La violence a arraché mon coeur, elle en a fait des parcelles de moi. Elle s’est inscrite en toile de fond, prenant la première place de mon être.

L’enfant est parti et c’est une violence déchirante, créant une infinie déchirure. Un gouffre sans halo, où j’ai vécu plusieurs mois.
Il y a des violences qui réduisent au néant toutes les autres, fissurant notre résistance et broyant nos derniers remparts. Le monde intime est en ruines, le sol sali de nos traces aliénées, le regard ahuri cherchant partout la boussole.
Des violences courtes pour des effets longues durées, ou des violences sourdes pour mieux se résigner à insister.

Des violences qui deviennent des merveilles.
Certains cadeaux sont cachés, ils ne demandent qu’à être imaginés. La violence peut devenir un monde nouveau, un état d’être inconnu qui n’a ni forme, ni son. Tout ce que l’on est, est à reconstruire. Après les pardons, il faut laisser mourir la dernière partie de soi, celle qui vivait avant. Celle à laquelle on s’est accroché des jours durant, alors que la violence frappait notre vie.

La violence n’exclut rien : En ce sens, elle est ouverte à tout. A la fois sidérante de douleur, la violence devient aussi un puits inaltérable de paix. Certaines violences rendent futiles les autres, celles que l’on a rencontré au passé. On se tourne vers l’évidence, là où l’on peut se raccrocher et continuer de combattre, se suffisant de respirer. On rencontre le quotidien avec acharnement et intemporalité, cherchant à chaque seconde un essentiel auquel se retenir.
La violence est extrême, elle est aussi diffuse et subtile. Elle porte la densité de tous les mondes réunis, le sacré trouve racine sur la terre, la nature s’allonge à l’infini.

La violence a arraché mon coeur, comme si il n’avait jamais existé. Un vide s’est mis à battre au centre de mon corps et mes larmes ont tout nettoyé d’eau.
Une âme m’a demandé de partir, refusant que je sois l’univers de son existence. J’ai essayé de retenir, un peu, mais la violence m’a appris la résilience et l’humilité.
Certains instants de vie nous rendent plus sages. On s’éloigne de nos craintes qui trahissent les sentiments, on écoute au lieu d’agir. Il est des violences qui font l’éloge de la lenteur, qui murmurent le repos.
Certains jours on pleure, d’autres on se surprend à rire.
La violence nous apprend à savourer les moments de halte. Puisque le monde autour de moi s’est évanoui, laissant le jardin décider de sa fleuraison, j’ai rencontré le silence.

Le coeur s’est désintégré, semant tout au long de son périple, des éclats de moi devenus des bourgeons.
Le silence qui a pris la place du coeur durant des mois, a dompté mon âme pour mieux l’accompagner.
Après le vide et le frémissement, s’est installé le tout.

*

Les chroniques de l’aube ICI.

*

Soleil Argent

SOLEIL ARGENT

L’une timide, l’autre canaille
Ils grandissent en arbres francs mais timides
Dans ce monde
En champs de batailles*
*

Il lui dit « Petite, dans cette vie, y’a rien qui vaille »
Elle répond, « Je veux y croire encore, même lorsque les arbres seront tous morts, que les bambous seront tous nus, qu’il ne restera que nous pour habiter les rues »*
*

Alors l’homme, vêtu de rien, d’un signe de main :
« J’ai peur que tu souffres, que tu sois usée et sans le souffle, à force de te bastonner avec l’idée de bonheur… »
« Au pire mon ami, mon amour, mon amant de toutes heures, au pire tu sais j’ai hâte de mourir avec toi »*
*

L’une idéaliste, l’autre amoureux
Ils avancent dans cette vie, complices
Devenant l’ombre de l’un, l’ombre des deux
Ils se mêlent en formes abstraites
Sur le sol gravé comme la feuille du poète
Et lorsqu’elle se tourne vers lui, pour embrasser
On dirait que se projette sur la terre
Le reflet d’un couple sacré

*

CENDRES

*

Ils ont pris feu
Sont devenus cendre
Une bouche a soufflé sur eux
Ils n’ont pas pu se défendre
Le vent a fait voler la poussière
C’est un nuage noir et épais
Qui s’est élevé de la terre

Pour devenir l’orage

Lorsque le monde est pris du tonnerre
Que le ciel s’assombrit
On dirait les cernes de la sorcière
Si elle ne dort plus la nuit

Ils sont en cendres
De simples restes de vie
L’âme suspendue, à se défendre
« Sur ce monde, je veux rester ici »
Mais le ciel a fait valser le sol
Et ils sont en infini
Ils sont partis dans une danse créole
Vers les tons noirs ou gris

Le soleil est béton
Comme le monde de l’Homme
Ses rayons sont figés, en fausse couronne
Il s’est lui même,
Abandonné

*

*

ROCHES

*

Les oiseaux volent bas
Comme pour frôler les terriens
L’amour ça se rencontre,
ne s’apprend pas

Son visage se confond dans le tien

Elle l’a emmené, avec elle
Dans les roches aiguës
C’est comme longer la lune et ses cratères
Mais c’est sur terre et c’est bien mieux

Les criques sont sans sable
Sans eau
La mer s’en est allée, presque coupable
De les laisser à sec, victimes du chaud

Les galets sont polis par le sel
Ça a formé sur eux des creux
L’homme prend dans ses mains ces vieux fossiles
Les offre à sa belle, comme fleurs d’asile

Le bouquet, dans un vase ensablé
Se déploie et tente d’avoir l’air,
un semblant de beauté
Le soleil se couche, aspire la ligne d’horizon
C’est étrange, le paysage donne le bourdon
Tout est calme 
On entend derrière les amants,
Bouger en synchronisés,
les branches des pins ébouriffés

*

*

ECSTASY

*

Brutalité
Sans elle la vie est brutale
Il lui dit « Non, tu dois rester »
C’est intenable

Il a arraché de ses dents
Des tissus, pour en faire des vêtements
Il lui a offert le blanc
Lui s’est enveloppé de sang

Elle a marché en flanc de falaise
A enlacer le vertige
Il lui a dit « J’en suis mal à l’aise »
Pour redescendre, il la supplie

Sur ses danses beiges
Car elle est ton sur ton
Avec la nature blanche comme neige
Indigène toutes saisons

Elle se colle à son front
Pour tatouer sur ses rides d’âge
Des écritures de passage
Lorsqu’il est soucieux,
l’encre coule dans ses yeux

Ecstasy
Venu du nombril de femme
Elle s’est changée en roches ocres
Lui il la dévore du regard
Les pupilles chat, à deviner dans le noir

La plage est mouvante
Tu peux disparaître d’un pas
C’est entrer dans la terre,
dans son antre
Dont on ne revient pas

*

*

CORPS

*

Cloître
L’église est en eux
Dans l’union des deux
Lorsqu’ils se rencontrent

Cieux
Il lui dit « C’est donc ça être amoureux »
« Oui, à défaut d’être toujours heureux »

L’enfer sur terre
Se dissipe dans un acte d’amour
Ça prend tout le corps, court-circuitant les nerfs
Pour t’envelopper de velours

Et sur un lit d’âmes
Ils se mélangent
Lui il la touche, elle le mange
Pour s’enlacer en délires furieux

« Après tout, on a le temps » pense t-elle
Et puisqu’il la capte et l’entend, 
il rétorque très lentement
« Jusqu’après la vie, même évanouis »

Les yeux clos, comme endormis
Ils assiègent le monde


Pour prouver, à raison ou tort
« On s’en moque »
Montrer au monde,
Comme l’amour ne se dit pas,
mais se gronde

Relativité du temps
La vie, 
c’est aussi bien petit que grand.


*
*

*

Colère

*

Il parle avec le souffle court, comme si il devait choisir entre les mots ou respirer. Moi je ne peux rien dire, de toute façon, depuis des mois j’ai trop parlé. Il était vraiment en colère ce soir, il dit qu’il regrette, qu’il n’a pas été « comme il fallait ».
« Je ne sais pas », est tout ce que je peux répondre.
Il trouve que trop souvent je n’ai pas d’avis. C’est ainsi… Il avale un peu de plantes réduites en poudre à la petite cuillère pour mieux dormir. Lorsqu’il s’en va, il la laisse là, trônant au milieu de la cuisine, en guise de signature de son passage.
Je me dis que tous, nous cherchons désespérément à laisser des traces de nous. Des tatouages de nos noms sur le monde. Il faut laisser une marque de notre présence, dire que l’on a été important. On aspire à de grandes œuvres, des dédicaces pour des couronnes et des médailles.
Certains laissent une petite cuillère… 
Il a fermé la porte de la chambre, c’est nouveau. Je dialogue avec le bois de la porte et je me surprends à la trouver belle, lisse, « bien taillée ». Je sens sa colère à travers les murs, elle s’élance et pulse si fort qu’il m’est difficile de ne pas serrer la mâchoire à mon tour. Je résiste à ce qui ne m’appartient pas.
La nuit s’empare de la pièce, les ombres gagnent du terrain. La petite lampe tournée vers le plafond grésille et peine à faire assez de lumière. Les objets changent de formes, ils deviennent créatures.
J’ai toujours aimé marcher seule dans une maison le soir, lorsque les portes sont closes et que chacun est à son intimité. C’est comme si c’était au tour des meubles, des tableaux et des couverts de prendre vie. J’avance lentement, pour ne pas faire de bruit. Parfois le sol craque sous mes talons alors je cambre le pas, pointant le pied en danseuse. Je passe devant les miroirs où je me rencontre à chaque fois, différente, absente ou terriblement là. Je sens toujours sa colère qui habite tout l’espace. Elle se répand en nuage gris qui prend l’air, il la remplace. Je m’imagine mettre mon masque à gaz, rampant au sol, tentant de m’enfuir d’un incendie que je ne peux plus taire.

La colère offre un nouveau langage. On la condamne souvent, on la rejette. Elle devient honte, elle devient aigre, elle devient ride sur le front. Pourtant la colère est une langue qui sait se passer de mots. Elle fait des sons, elle vibre, elle s’empare de tout le corps et elle change le ton, fait du visage des masques.
Il a crié, mais très vite il a pleuré. J’ai voulu le consoler, il était tout petit là, ratatiné sur son ventre. Mes bras étaient tout à coup assez longs pour l’envelopper. Je l’ai presque bercé.
Il renifle dans un sanglot, « Je regrette tu sais. ».

Dès que l’on en parle, je pleure, il est en colère. Mais sa colère est avec lui-même, elle n’est pas partagée. Il dit qu’il est vraiment touché, qu’il n’oubliera jamais.
D’une certaine façon je le crois, je sais qu’il est sincère. Sincère dans sa recherche de soi, sincère dans sa culpabilité.
« Je comprends, mais je te parle de douleur. Je te parle de déchirure et tu me demandes si je pourrais dépasser tout ça. ».
La douleur n’est pas le futur, elle se vit dans l’instant. La douleur a cette force de te clouer au sol et de te ramener dans le présent, immédiatement. Je lui parle de l’essence de la douleur, il me parle de ses peurs… 

Moi je pleure cet enfant qui n’est plus là, que je ne connais que dans la prière et qui ne respire pas. Un enfant qui n’a jamais goûté l’air, ses poumons n’ont jamais pu s’ouvrir, il n’a meme pas de nom. De vagues bribes de rêves que l’on dépose sur un brouillon d’enfant. On ne sait pas le sexe, on ne sait même pas la couleur des yeux.
« Je suis sûre que c’était une fille ». 
Il ne sait pas quoi répondre, il est toujours attaché à sa guerre intérieure. J’ai cru qu’il était devenu père, mais il cherche encore le sien.

Le nuage de colère commence à se dissiper un peu. C’est sur, il dort. Dans le salon, la lune vient se lover, je m’installe dans ses blanches traces. Une main sur la poitrine j’essaie de calmer la respiration. Je me dis que la plus belle des musiques est celle du corps. On s’obstine à vouloir créer toujours plus, et on oublie d’écouter.
Seule en moi-même, il n’y a plus que moi maintenant. Les vagues d’humeurs de femmes s’éloignent, chaque jour un peu plus. Je suis en chute libre hormonale.
Je suis en chute libre et il n’y a personne en bas. Ni enfant, ni amour. J’ai les bras grands ouverts prêts à battre le sol comme un oiseau tombé du nid.
On devient parent mais c’est nous qui tremblons de peur, on perd nos repères, on voudrait trouver les mots mais il ne reste que la colère, et les pleurs.

Je regarde la lune en croissant, tel un sourcil à la nuit, et j’imagine mon enfant jouer à se balancer, en noir et blanc.

Vieux

Puisque le monde est furieux
Je, refuserai d’être vieux
Chaque année qui avance je ferai un mile de plus
De si grands pas de géants que la terre sera dissolue
A ceux qui voudraient me suivre, comme vous êtes têtus !
Vous n’aurez de moi que mes frêles empreintes
Mon âme est âgée, mais mon corps jamais ne s’esquinte
Si parfois d’une toux je suis pris, d’une quinte
C’est que le monde me semble fou de compter en complainte
D’un âge qui vous habite tel un manteau !
Attacher à une année un si long fardeau
Qu’à la date attendue, l’être prend une ride
Mais voilà que sur les joues, s’installe le vide !

Puisque le monde est furieux,
de mes rides je ferai des aveux
Je raconterai mes histoires marquantes
Celles qui ont touché l’ère adolescente
Je dessinerai un soleil infini
Entourant les yeux des traces de vie
Le front se targuera d’être tatoué
Il criera ! Comme il fut surpris d’exister
Et les mains aux paumes délicates ou froissées
Me rappelleront la dentelle d’un amour d’été
Les tâches perlées à mes poignets offriront des bracelets
Sur les hanches,

la chaire embrassera les reins
Le reflet, toujours, me rappelle que l’on reste gamin


Comme le temps s’allonge ou se réduit


Cela dépend des orages, du vent ou de la pluie


Certains jours je suis léger, comme venu d’ailleurs
D’autres soirs apeuré, j’ai le teint qui se meurt
Alourdi par une épine, celle du temps menti
La fine aiguille des années que l’on maudit
Je m’assoupis sur une étoffe de tissu étranger
J’imagine la chaleur des dunes d’Alger
En mirage une oasis se dresse, sauveuse !
Je m’éveille, c’est elle, ma grande dormeuse !
Il me semble me souvenir t’avoir déjà rencontrée
Mais une brume me prend et efface la vie
Avec le temps, je songe avoir perdu les noms
Ils me reviennent puis s’échappent en un pâle frisson

Mon amour, ma mémoire,
te demande Pardon

Abandon

*

Ses joues arrondies forment une lune sur son visage vieillissant. Je le regarde sans un mot, il est fébrile, il tremble presque. Tous les deux nous croisons les yeux de l’autre, ils se remplissent de larmes. Il dit qu’il n’est pas en colère, et je le crois, mais je ne peux m’empêcher de penser que dans quelques jours, ce sera autrement. Sur l’instant, une rupture est vive et encore chaude, elle nous glace presque tout en mettant notre monde en feu. Ses joues rougissent, à force de pleurer j’ai crainte qu’il ne se noie.
Moi grande pleureuse de toujours, j’ai décidé de ne pas m’oublier aux dramatiques théâtres. Je retiens les larmes qui piquent mes paupières, elles débordent et déjà mes lèvres sont trempées. La langue goutte, c’est toujours salé…
Il dit qu’il ne veut pas, c’est une déchirure. Se quitter c’est comme mourir. Je dis que la séparation est une illusion et que tout sera différent ensuite, il comprendra, que ce n’était plus possible et qu’il le sait.
« Je sais… » me dit-il.
Enveloppé d’un sweat violet que je lui avait offert à son dernier anniversaire, il semble un enfant. La capuche traînant derrière sa nuque, ses bras qui tombent dans des manches lâches. Le torse ne se distingue pas. Je l’observe. Je me dis que là, à cet instant précis, il est très beau. Il me bouleverse. Si je ne détourne pas mes yeux je vais sombrer, je vais m’effondrer à ses pieds sans un souffle, là grisante et frémissante. Je dois cesser ce moment, toutes ces émotions nous perdent. Je songe « On dirait une peinture impressionniste », c’est de la guimauve pale et collante. Lui et moi, des gros bonbons fondus prêts à nous coller aux dents. Je suis un marshmallow bourré de colorants artificiels. Lui, un ourson entouré de chocolat au lait, qui croque un tout petit peu puis fond sous le palais.
Il faut dormir, il semble fatigué.
Il dit : « Tu dors dans le salon ? ».
J’acquiesce d’un geste. Je prendrai les couvertures de laine sur le canapé, qu’il ne s’embête pas.
« Ça me gêne » murmure t-il.
« Non je t’assure, il est déjà tard, si il devait faire plus froid ce serait déjà fait. Je serai bien. ».
Je pense aussi que mon sommeil est léger en ce moment. Ce n’est pas que je suis mal, c’est simplement des réminiscences de l’enfance qui surgissent. Une fois allongée, une jambe repliée sur le genoux de l’autre, je me dis que j’ai toujours été ainsi. Petite je voulais que le jour dure encore, et que la nuit s’étende à l’infini. Je ne voulais pas de coupure, pas de fin. « Tu ne voulais pas de rupture« , siffle une petite voix dans l’oreille droite.
Qui dans ce monde apprécie les ruptures? C’est toujours si poignant, si épuisant aussi. Il y en a toujours un qui redoute, qui résiste, le fil est prêt à casser mais ça continue de s’emmêler, de faire des nœuds.
Je me dis que, petite, je craignais de m’abandonner à la nuit profonde et noire. La peur de se perdre, de se laisser aspirer à chaque fois. Surement le crainte de la mort.
Illuminée de ma réflexion, je souris. Personne ne peut voir. Je songe que je suis bien heureuse d’aimer tant la nuit maintenant. Je me dis que, peut être, après la séparation je retrouverai cet abandon aux rêves.
Lui, je l’entends respirer doucement. Quand il dort, il ne pleure plus, il a l’air serein. Je l’écoute et je lui promets en silence qu’une fois éveillé, je ne dirai rien de ce que je vois. J’écouterai encore sa peine et ses regrets, sa tristesse et je jetterai ses mouchoirs. Je ne dirai pas ce que je sais, ce que j’ai aperçu. Je tairai son état de béatitude qui, chaque nuit, le visite et le remplit.

Il ne le sait pas encore, mais il est heureux et il aime la vie. 

*

Corbeau

*

*

Une vie, du corps s’éloigne
Une autre lentement atterrit
L’âme, au sol se cramponne
Mais il paraît que « c’est ça la vie » 

Les fleurs sont arrachées pour des bouquets
Ornants les tables endeuillées où des napperons blancs
servent de mouchoirs
Pour les femmes dont les joues trempées
sont fardées de noir

Un être s’est éloigné
Comme on quitte un rivage à bord d’un voilier

Il paraît que « c’est ça la vie »
On nait et c’est déjà fini
Son âme s’envole vers les poumons du ciel

Il est devenu un corbeau
Un être qui connaît les secrets d’en haut
Un oiseau malheur
Noir comme une nuit sans fin
Un rideau se lève lorsqu’il s’envole au loin
Terrassé du monde qu’il ne comprenait plus
Il s’est dit qu’au fond, il avait tout vu

Il est devenu un corbeau
Un magicien noir terriblement beau
Ses yeux bleus habillés d’ombres grises
La flamme s’éloigne et s’amenuise

Des ailes en parasols contre le jour
Des ombrelles où sont cachés des mots d’amour
Il vole de toits en jardins
Cherchant à réchauffer le cœur des siens
Ceux qu’on laisse comme de pauvres chiens
errants
Le corps tremblant et sifflant
Attendant patiemment le retour du maître

Il est devenu un corbeau
Son corps bleu parti trop tôt
Des lèvres fermées pour toujours
La vie il en avait fait le tour

*

*

*

Réveil

Eveil en sursaut dans un matin anthracite
Il s’élève avec les oiseaux revenus des criques
Accroché aux hublots pour mieux se dresser
Savourant d’un grand bâillement les cils encore collés

Je t’embrasse
Dans une minute que l’on voudrait des heures
Je t’enlace
Près d’un chant de sirène en souvenir
Les goélands tiraillent l’aube pour mieux s’enfuir
Les épaules qu’il déploie se hissent tel un mât
Et sa bouche vient en un gouffre assoiffé
Près de mon cou, moi aussi me réveiller

Anima

*

L’âme s’en est allée
Visiter d’autres mondes
Les contrées éloignées
Les anges dansent en rondes
Les cieux sont devenus le sol

La terre est un souvenir lointain

« Là où je vais, je vous verrai tous
Vers vous, un nuage déjà me pousse »

L’âme admire, les êtres en sanglots
C’est beau, presque trop
Elle songe au manque secondaire
« Après tout ça me fera prendre l’air ! »
L’âme se déchire en racines de terres
Elle sait, ailleurs, elle sera poussière
Un seul souffle pour anéantir

Les vêtements tombent en lambeaux
La peau est pâle et transparente
La pluie pleure sur la terre en échos


Une âme, de la terre s’envole,
pour une autre atterrir aussitôt

L’oiseau

Le grand sage aux oiseaux

Le sage pense détenir des vérités
Dans une plume bien aiguisée
Mais l’oiseau le guide
« Si me plumer t’offre le verbe,
tu n’en restes pas moins le vide »

La parole nait des vapeurs
Lorsque les sanglots volent en nuages
La brume prend tout le corps,
« C’est comme un grand voyage »

Le grand sage sait écrire
Mais le vieux sage a peur de mourir
Et lorsqu’il faut déposer un point
Il se replie, s’en remet à demain

Le grand sage et l’oiseau
Il regarde la tornade danser
Elle siffle,
Il est assiégé
Le voilà pris de torpeur ! 
Il s’élance et « Je n’ai plus peur ! »

Le grand sage dépose dans sa main 
La paume de son destin !
Il s’assure que personne ne voit
Et le grand sage se noie !
Bercé par des vents contraires
Le sud ou le nord,
tous chantent la terre…

La brise ou la rosée 
Sur son torse, se défait
Un manteau nudité
Sa peau tremble, elle disparaît

Et le sage parle l’oiseau

*

Partie 1 ICI

*

Le Fou ICI

Sagesse

Le grand sage aux oiseaux
Un être différent
Certains le trouvent laid, d’autres le trouvent beau
Sur ses larges épaules,
se déposent des goélands

Des ailes repliées lui prédisent l’avenir
Le temps qu’il fait, celui à venir
Et les corbeaux lui font la cour
Il les chahute, après eux il court

Le grand sage aux oiseaux
Sur son corps, des plumes brunes en halo
Lorsqu’il pleure, il se met à briller
Et c’est toute la nature qui le célèbre,
vient à chanter

Voici le printemps qui s’éveille
Sa peau est jeune mais aussi vieille
Ses lèvres parlent peu
Elles disent l’essentiel, content le Feu

Et si la peine le traverse
Un inconnu qui le bouleverse
Il se met à songer à la lune
Aux planètes formées de dunes
Il s’élance dans un monde sans lieux
Les ombres sont la lumière,
il aime autant les deux

Le grand sage aux oiseaux
Me grogne ses colères
Et se soulève la poussière
Il râle ses évidences,
« La vie est folle ! », il pense..

Et les oiseaux dansent autour de lui
Son visage est âgé, lorsqu’il sourit

Partie 2 ICI

*

*

Le Soleil ICI
Le Diable ICI